Peut-on être publicitaire sans un minimum de rigueur ?
On a pu entendre parler il y a quelques semaines d'une campagne d'affichage qui proclamait qu'un jeu vidéo de basket (NBA 2k10) était le meilleur jeu de tout les temps. On peut s'étonner de voir des fautes d'orthographe de cet acabit s'étaler en 4X3 dans les couloirs du métro. On ne devrait pas. En fait, quiconque a un peu enseigné ou fréquenté des enseignants au cours des dix dernières années est parfaitement au courant que les étudiants ne savent plus écrire correctement. La faute à la télé, aux SMS, aux jeux vidéos ou aux bandes dessinées ? Peut-être en partie, mais ça ne peut pas expliquer tout. Moi-même j'ai passé quelques heures de mon enfance à lire et relire des Bob et Bobette dont la traduction française était désastreuse, mais ça n'a pas conditionné mon orthographe plus que ça. Enfin bref.
Depuis au moins dix ans, donc, on sort des diplômés qui ne savent pas écrire. Forcément, ces gens finissent tout de même par trouver du boulot. Pendant un moment, ils étaient encore en minorité. Dès lors, dans la chaîne des créatifs et des techniciens qui se relayaient pour produire une affiche publicitaire, il s'en trouvait toujours au moins un de la vieille école pour relever les erreurs des autres et les corriger. Ainsi le jeu NBA 2k5 était-il encore certainement le meilleur jeu de tous les temps. Mais il semblerait qu'on ait maintenant atteint ce qu'on pourrait définir comme le seuil de percolation de l'incompétence orthographique. Il y en a désormais sur toute la chaîne, et les choses ne sauraient donc guère plus s'améliorer. Va falloir s'y habituer. Peut-être le colleur d'affiches est-il le dernier à réaliser qu'il y a un truc qui cloche, mais c'est trop tard, il ne peut plus rien y changer. Vraisemblablement le jeu NBA 2k15 sera-t-il le meyeur je 2 tou les tans.
Dans le même ordre d'idée, une récente réclame télévisée pour un produit lessiviel quelconque mais concentré annonce fièrement que 750ml = 3 L. On peut s'offusquer du fait qu'un tel slogan risque de semer le trouble dans l'esprit des enfants, perturbant leurs connaissances mathématiques encore instables et relativisant maladroitement le concept d'égalité. On peut s'en offusquer, certes, mais il y a pire. Si l'on passe outre cette conception douteuse de l'égalité, il reste en effet de nombreuses choses à critiquer dans la manière dont cet énoncé inepte est écrit...
En effet, si l'on se réfère aux recommandations du Bureau International des Poids et Mesures, l'écriture de la valeur d'une grandeur implique nécessairement d'intercaler entre la valeur et l'unité un espace. Dès lors, plutôt que 750ml, il faudrait écrire 750 ml. On voit en effet que c'est tout de même plus lisible. En outre, reste la question de l'écriture du symbole représentant le litre. La bataille fait rage entre les partisans du L majuscule, qui permet d'éviter de confondre le l minuscule avec un I majuscule ou le chiffre 1, et celle des partisans du l minuscule, qui prétendent réserver les symboles majuscules aux unités dont le nom dérive d'un nom propre. En effet, ce n'est pas Monsieur Litre qui a inventé le litre, alors que c'est bien Monsieur Ampère qui a inventé l'ampère. Personnellement, je préfère le L majuscule, mais chacun est libre de choisir. Le BIPM lui-même n'a pas encore été capable de trancher cette épineuse question, la 16ème réunion de la CGPM de 1979 ayant laissé le soin à la 18ème réunion de s'en occuper en 1987, et la 18ème réunion ayant pris la courageuse décision d'enterrer discrètement le dossier, préférant s'intéresser au délicat problème de la définition de la seconde. Il en résulte qu'il est aujourd'hui possible d'écrire 750 ml comme 3 L. Mais pas dans le même énoncé, foutrecul !
En espérant que tout ceci n'empêche pas les créatifs qui s'occupent de la communication de Lénor ou de NBA 2k10 de s'acheter une Rolex avant leur cinquantième anniversaire.
Au pire, qu'est-ce qu'on risque ?
Le couperet tombe aujourd'hui. Plus de publicité (enfin le soir, pour commencer) sur France 2, 3, 4, 5 et Ô. Le contrat, éxécuté par Sarkozy, aurait été lancé par TF1, jaloux de voir ses concurrents gagner aussi de l'argent facile. Vrai ou pas, on ne le saura pas, motus et bouche cousue. La question qui se pose maintenant est la suivante : la fin de la publicité va-t-elle mener la télévision publique sur les sentiers du désastre ?
Donc, plus de pub sur le service public. Donc moins d'argent pour payer les droits de diffusions de blockbusters. Au pire, qu'est-ce qu'on risque ? Moins de Besson et plus de Capra ? Moins d'argent aussi pour payer les animateurs producteurs d'émissions de divertissement. Au pire, qu'est-ce qu'on risque ? Moins de Drucker et plus de Taddeï ? Moins de reportages sur les dégâts des eaux chez Courbet, et plus sur les aztèques dansants à Envoyé Spécial ? Que des mauvaises nouvelles, donc...
On est aussi mort de trouille du fait que le président de France Télévisions sera maintenant nommé et révocable par le Président de la République (soit, pour le moment, Nicolas Sarkozy, personne n'est parfait). Dès lors, la télévision publique perdrait son indépendance. Mais franchement, au pire, qu'est-ce qu'on risque ? Une ligne éditoriale qui perd son indépendance (qui reste à démontrer) vis-à-vis du pouvoir mais s'affranchit de la coupe des annonceurs perd-elle vraiment beaucoup en crédibilité ? Et puis, si on veut de l'information vraiment indépendante, il reste, divine providence, TF1...
Vous êtes impatients ?
Notre gouvernement a ses entrées dans le monde merveilleux de la communication et du marketing. Un "Monsieur monde merveilleux" a en effet été nommé en avril dernier. Il s'appelle Thierry Saussez. En fait, on ne dit pas "Monsieur monde merveilleux", on dit "Délégué Interministériel à la Communication et Directeur du Service d'Information du Gouvernement". C'est plus classe. Thierry Saussez, il trouve que les gens pensent que nous n'informons pas assez bien sur les mesures du gouvernement. Il doit avoir raison de trouver ça, parce que c'est un sondage Ifop qui le lui a dit. J'ai pas été sondé, mais j'imagine bien la question à la con qui a dû être posée au panel...
Alors pour rattraper le coup, il a eu une idée de génie (enfin de génie de la communication, c'est un type de génie un peu particulier, mais bon...), celle de lancer une grande campagne de propagande pub sur l'action du gouvernement en faveur du pouvoir d'achat, le jour où ce même gouvernement annonce non seulement que le coup de pouce au SMIC c'est pas pour tout de suite mais également une nouvelle vague de déremboursement de médicaments (on notera, outre un bon candidat au dictionnaire des mots qu'existent pas (mais qu'on utilise quand même) l'habile erreur de timing...).
Très belle campagne, confiée à l'agence Young & Rubicam (a priori pas moins prestigieuse qu'une autre), sur le thème, ressassé quasiment depuis l'élection de Sarkozy, de l'impatience des Français déçus du rythme trop lent des réformes engagées par le gouvernement... Rengaine fallacieuse et horripilante s'il en est. Personnellement, pour les tests ADN et la rétention de sûreté, par exemple, j'aurais pu patienter encore un petit peu plus, mais bon... Pour revenir à une mesure plus en lien avec le pouvoir d'achat, j'aurais certainement pu patienter un peu plus aussi avant de me satisfaire de l'avènement du "paquet fiscal" qui doit sauver la France mais n'a pas su empêcher Alain Ducasse de devenir "monégasque de cœur"...
Le gimmick (le quoi ? le gimmick, la phrase choc!) de la campagne en question est donc "Vous êtes impatients ? Nous aussi!". Pour bien montrer l'impatience, on nous donne à voir moult horloges et gens qui tapotent nerveusement un quelconque support de leurs doigts impatients. On est plus dans la paraphrase que dans la créativité, mais je suppose que les gens de chez Young & Rubicam savent à qui ils s'adressent.
Bon. Donc, le gouvernement a besoin de lancer des campagnes publicitaires pour communiquer sur son action ? Mais pourquoi ? Les journaux télévisés, la presse écrite, la radio, les débats, les émissions politiques ne leur donnent pas une vitrine suffisante pour s'exprimer ? Et puis, utiliser comme leitmotiv de cette campagne un double constat d'échec (on ne va pas assez vite, et le peu qu'on a été capable de faire, on n'a même pas réussi à vous le faire comprendre), n'est-ce pas un peu maladroit ?
Pour conclure, un peu de démagogie (ce qui est de bonne guerre face à la propagande). La campagne coûte 4,3 M€. Certes, même en y rajoutant le salaire de Thierry Saussez, ça ne suffirait pas à augmenter significativement le SMIC ou le RMI, ni même à dédérembouser (ou rerembourser, va savoir ce qu'il faudra inventer comme mot le jour où ce sera d'actualité) tel ou tel médicament... Mais il doit sûrement y avoir, par exemple, un certain nombre d'habitants de barres HLM qui sont impatients de voir leur ascenseur réparé... On peut réparer combien d'ascenseurs, avec 4,3 M€ ?
Portnawak
C'est l'histoire d'un gars qui court dans le désert. Le gars il est super endurant, mais c'est quand même pas un surhomme, alors il a quand même besoin de s'hydrater un peu de temps en temps. Pas beaucoup, parce que c'est vraiment un balèze de mastard, mais quand même un peu. Alors il a prévu le coup, et il a demandé à un des ses acolytes de l'attendre au milieu du désert avec un verre d'eau.
Or donc, le coureur de fond arrive à hauteur de son camarade. Tout le monde, y compris l'acolyte, croit à ce moment qu'il va se saisir du gobelet et boire toute l'eau, comme n'importe quel marathonien au ravitaillement.
Et bah non, parce que là on n'est pas dans la vraie vie, on est dans le monde merveilleux de la communication et du marketing. Le gars, en fait, en pleine course, il se contente de plonger un doigt, un seul, dans le gobelet que lui tend son pote, ressort ledit doigt tout humecté puis le suce. Ça lui suffit, apparemment, et il continue à courir, tranquille.
Bon, d'accord, c'est crétin, mais c'est une pub pour une voiture, avec une super métaphore, comme quoi la voiture elle consomme super pas beaucoup de carburant, un peu comme le gars qui court dans le désert. Non, en fait, le vrai problème c'est pas que ce soit débile, c'est normal, c'est une pub, c'est que ça peut pas marcher.
Pour peu que tu disposes d'au moins un ami, ce que je te souhaite, je t'engage à tenter toi-même l'expérience, pour voir. Tu demandes à cet ami de tenir un gobelet avec de l'eau dedans et de le tendre à bout de bras, dans un espace isolé. Toi, tu prends suffisamment de recul, et tu commences à courir vers lui. Attention, super important : tu prévois de ne pas t'arrêter de courir pendant la manœuvre, l'objectif n'est pas le gobelet, l'objectif est loin. Oublie pas que tu cours un marathon dans le désert, et que le gobelet est à mi-parcours... Donc voilà, tu t'élances, et en passant à côté de ton comparse, tu essaies de plonger ton doigt dans l'eau et de l'en ressortir, toujours en courant. Après, tu suces ton doigt ou pas, c'est comme tu veux, là n'est pas la question.
Alors là, normalement, il n'y a que deux choses qui peuvent se produire : soit tu rates le verre, soit, et c'est peut-être là le plus probable, tu arraches le verre au passage, n'importe comment, il tombe et son contenu éclabousse les chaussures de ton pote qui, par suite, t'insulte.
Pour peu que tu disposes d'au moins un ami supplémentaire, ce que je te souhaite également, tu n'as qu'à lui demander de filmer l'essai. Et tu me l'envoies. Et je publie le film sur Derechef pour bien prouver une bonne fois pour toutes que ce qu'on nous donne à voir du monde merveilleux de la communication et du marketing, c'est vraiment portnawak.
Portnawak
Bon, alors OK, quand on marche dans la rue, il peut parfois arriver qu'on se fasse déféquer sur l'épaule par un pigeon. Jusqu'ici d'accord, ça peut arriver. Et quand ça arrive, il convient d'admettre qu'on puisse s'en trouver légèrement agacé et nourrir subséquemment quelque rancune envers ces volatiles. Alors on se prend à rêver d'éradiquer l'espèce, ou au moins d'éliminer le vil coupable, enfin bref on veut se venger, laver l'affront. Et dans la vraie vie, qu'est-ce qu'il se passe après que tu t'es fait chier dessus et que tu as commencé à ruminer ta haine des rats volants ? Bah rien, le pigeon est parti, et toi, dans la mesure du possible, tu te débrouilles pour te nettoyer, voire changer de pull... Et tu penses que tout le monde fait comme toi...
Et ben non. Dans le monde merveilleux de la communication et du marketing, celui qui subit ce genre d'outrage sort de la poche intérieure de sa veste une canette de boisson énergétique depuis peu autorisée à la vente en France, en boit le contenu, jette le contenant par-dessus son épaule, se laisse pousser des ailes, s'envole, se place au dessus du pigeon, ouvre son pantalon et se venge. Bon. OK. Mettons. Alors je veux bien qu'un mec parvienne à se laisser pousser des ailes et à se placer en vol libre au-dessus d'un pigeon pour lui faire caca dessus. Peu de choses m'étonnent encore en ce bas-monde, dans lequel des pingouins qui forniquent avec des ours donnent naissance à des cochons. Mais tout de même... Est-ce qu'on peut réellement imaginer que des gens se trimballent avec une canette de boisson énergétique depuis peu autorisée à la vente en France dans la poche intérieure de leur veston ? Mais c'est des coups à te déformer tes habits, ça! Personne n'est assez inconscient pour faire ça! En outre, je trouve choquant qu'on nous donne à voir des gens qui jettent comme ça dans la rue des déchets même pas biodégradables, négligemment, par-dessus l'épaule. Alors qu'en plus c'est recyclable, les canettes en alu! C'est un exemple de comportement citoyen à montrer à la jeunesse ???
Non,
franchement, quand je vois des trucs comme ça, je me dis qu'il est
vraiment impératif de lutter contre la privatisation des Universités...
non, c'est vrai, vous imaginez l'allure du Grenelle de l'environnement, si Borloo avait appris l'écologie à l'Université Red Bull ?
Portnawak
S'il est vaguement envisageable d'imaginer qu'un ours pervers puisse éprouver une vague attirance sexuelle envers une femelle pingouin, il est en revanche fort douteux qu'un tel désir puisse être réciproque. Figurons nous tout de même qu'il résulte de cette pulsion un ébat amoureux, consenti ou non. Allons jusqu'à admettre que le malheureux volatile parvienne à y survivre. Que devrait-il alors advenir ? Rien, me direz-vous, pensant que les lois de la nature vous donneront raison...
Et ben vous avez perdu. D'après le monde merveilleux de la communication et du marketing, il en résulte une portée de cochons. Roses. Bon. OK. Mettons. Alors du coup, on penserait quand même que, quelque part, cette petite famille passerait son temps en psychothérapie pour exorciser ses multiples traumatismes (le viol originel, l'incapacité de la mère pingouin à allaiter ses petits pourceaux avides, et j'en passe...).
Et ben non, même pas. Les porcelets jouent comme des crétins de porcelets, le plantigrade joue du piano, et le piaf ne trouve rien d'autre à foutre que s'occuper à désodoriser sa maison avec du Symphonia d'Air Wick (en même temps, quelque part on peut la comprendre, tant il est vrai qu'un appartement rempli d'ours et de porcs, ça doit sentir un peu le poney le fennec l'ours et le porc)!
Non, franchement, quand je vois des trucs comme ça, je me dis qu'il est vraiment impératif de lutter contre la privatisation des Universités... non, c'est vrai, vous imaginez les conneries que pourrait sortir, je sais pas, moi, mettons... Sarkozy, s'il avait appris la biologie et la génétique à l'Université Air Wick ?


