Manuterge    n.m.    (1809)  essuie-mains sacerdotal

fragonardAux premières heures du dix-neuvième siècle, Urbain Grandiseux, sans que l'on sût bien si cette vocation avait pour source l'illumination divine plus que le confort de la situation, embrassa pour un temps la carrière d'évêque. Acharné à faire montre des qualités requises pour la fonction, du moins chaque fois qu'un public influant pouvait s'en aviser, il grimpa rapidement la hiérarchie, et succéda en 1808 à Jean-Eléonore Montanier de Belmont comme évêque de Saint-Flour, poste qu'il occupa jusqu'à ce qu'un fâcheux évènement ne conduise les plus hautes instances catholiques à le remplacer par Louis-Siffrein-Joseph de Salamon et à effacer toute trace de cette période des annales. N'en resta pour la postérité qu'un étrange creux de douze ans dans la liste des évêques auvergnats, et les services secrets du Vatican ayant consciencieusement effectué leur travail de nettoyage, nul ne sait plus vraiment quel scandale motiva son éviction.

Parvenu à cette position, s'il était satisfait du pouvoir qu'elle lui conférait et des richesses qu'elle lui permettait d'accumuler, il se devait tout de même, malgré qu'il en eût, de sacrifier de temps à autre à la célébration de quelque office fastidieux. De toute la liturgie, le rite qu'il redoutait le plus était celui du lavabo. En effet, Pasteur n'étant pas encore né, les normes d'hygiène étaient en ce temps généralement assez succinctes, et cette purification manuelle étant somme toute plus symbolique qu'autre chose, il n'était pas rare de voir les prêtres l'effectuer avec un vulgaire linge crotté qui faisait tout aussi bien l'affaire du moment qu'il était à proximité. Bien que les germes n'existassent point encore pour les masses (Pasteur n'était pas encore né, faut-il le rappeler), Urbain Grandiseux les avait déjà intuitivement en horreur, aussi ne tolérait-il guère l'idée de s'oindre chaque fois qu'il officiait paumes et doigts du bouillon de culture supporté par le douteux torchon sans nom que lui tendait systématiquement le servant d'autel en cordon rouge. Il décida donc, et par là influença durablement le vocabulaire et l'hygiène sacerdotaux, que désormais ce linge se devrait d'être propre, et que puisqu'il était destiné à laver des mains, il porterait le nom de manuterge, nom qu'utilisent désormais tout  ceux qui cherchent, sans qu'on sache bien pourquoi, à désigner de manière spécifique la serviette de leur curé.

Illustration : Urbain Grandiseux revenant chercher des manuterges propres chez sa lavandière.